Installée depuis 2019 dans le petit village d'Éguelshardt, en plein Parc naturel régional des Vosges du Nord, l'usine Cyclamen ne cesse d'alimenter la controverse. Entre arrêtés préfectoraux répétés, recours en justice et inquiétudes sanitaires grandissantes, les riverains, réunis au sein du collectif BitcherLand'Air, ont décidé de ne plus se taire. Radio Studio 1 a rencontré Carole Metz, présidente du collectif, qui vit à quelques mètres de l'usine.
Cyclamen est une entreprise spécialisée dans le tri et le recyclage de métaux non ferreux. Son procédé industriel consiste à traiter des mâchefers, résidus issus de centres d'incinération, afin d'en extraire des métaux valorisables : aluminium, plomb, zinc et d'autres matériaux. Un process qui s'opère à sec, sans eau, ce qui, selon les riverains, génère des émissions massives de poussières.
« On ne sait pas exactement ce que contiennent ces matériaux », confie Carole Metz. « Mais on voit bien que ça émane énormément de poussière. Et recycler sans eau, ça revient moins cher pour l'entreprise. » Un constat partagé par les scientifiques : les poussières issues du processus industriel de Cyclamen peuvent contenir du mercure, du plomb, du cadmium ou de l'arsenic, un composé particulièrement cancérogène.
Pourtant, Cyclamen avait obtenu l'ensemble des autorisations nécessaires avant son implantation, accord de la commune, accord du secteur. La question que posent aujourd'hui les habitants est simple : ces engagements initiaux, portes closes, zéro poussière à l'extérieur, ont-ils été respectés ?
La réponse des autorités, sur le fond, semble elle-même pointer vers des manquements sérieux. La société Cyclamen a fait l'objet de mises en demeure en 2023 et en 2025 en raison de non-conformités constatées lors de visites sur les lieux, portant notamment sur le nombre de points de rejets atmosphériques et de zones de chargement extérieures. Tribunal-administratif
En avril 2026, la préfecture de Moselle a publié un nouvel arrêté préfectoral imposant à Cyclamen de limiter ses émissions de poussières à l'extérieur du bâtiment. Une troisième injonction en moins de trois ans, ce qui laisse les riverains perplexes quant à l'efficacité réelle des contrôles.
Carole Metz pointe une réalité qu'elle a pu observer de ses propres yeux : « On sait exactement quand il y a des visites au sein de l'entreprise, puisque tout est nettoyé à fond pendant plusieurs jours avant. Les résultats ne peuvent donc pas être corrects. »
Le collectif dénonce par ailleurs d'autres infractions relevées par les autorités elles-mêmes : des stockages illicites de déchets en extérieur ayant entraîné un diagnostic des sols imposé, ainsi que des nuisances sonores nocturnes.
Le tournant judiciaire est intervenu le 16 mars 2026. En l'absence de réponse du préfet de Moselle aux demandes de sanctions administratives formulées par les riverains, l'un d'entre eux a saisi le juge des référés du tribunal administratif de Strasbourg. Par une ordonnance, le juge a estimé, au vu des non-conformités constatées, que le préfet devait réexaminer, dans un délai de deux mois, la possibilité d'infliger des sanctions administratives à la société.
Une première victoire pour le collectif, mais partielle. S'agissant d'un recours en référé, cette décision sera revue au fond après l'instruction du dossier, dans les prochains mois. La préfecture mosellane avait par ailleurs quinze jours pour faire appel devant le Conseil d'État.
Carole Metz, confirme : « On a eu gain de cause par rapport à la préfecture et par rapport à l'usine Cyclamen. Le dossier n'est pas clos, on est en attente. On ne peut pas divulguer de renseignements supplémentaires pour l'instant, car d'autres procédures sont en cours. »
Le sous-préfet du secteur est également intervenu dans ce dossier. D'autres procédures administratives restent ouvertes. Le Procureur du Pôle Régional de l'Environnement a également été saisi par l'Office Français de la Biodiversité (OFB).
Au-delà des procédures, ce sont les corps qui parlent. Carole Metz habite directement à côté du site, sur un terrain de 45 ares traversé par le ruisseau le Falkenstein. Elle décrit son quotidien avec une émotion retenue : sa chienne souffre d'une irritation des voies respiratoires, tousse, suffoque parfois. Son chat présente les mêmes symptômes. Des symptômes que le vétérinaire a confirmés sans pouvoir en établir la cause officielle.
Les inquiétudes dépassent la sphère domestique. Une mère de famille avait confié à Rue89 Strasbourg, en octobre 2025 : « Nous allons déménager. Nos enfants sont malades, on ne peut pas prendre le risque d'attendre que ça aille mieux. »
Face à tout cela, le collectif BitcherLand'Air, présidé par Carole Metz, s'est structuré et étoffé. Il compte aujourd'hui 80 membres officiels, auxquels s'ajoutent d'autres habitants qui se battent sans en faire formellement partie. Une réunion publique a été organisée le 28 mai 2026 pour sensibiliser plus largement la population.
Fait remarquable : le combat des riverains d'Éguelshardt résonne bien au-delà du Pays de Bitche. À Millau, en Aveyron, le projet d'implantation d'un nouveau site Cyclamen est lui aussi contesté par le collectif Vigilance Environnement Millau, qui s'est appuyé sur les témoignages des riverains mosellans pour alerter sur les risques potentiels.
Le collectif mosellan ne réclame pas la fermeture de l'usine. « On est bien conscients que ce sont des postes de travail, que ça donne du travail aux jeunes, aux intérimaires. Mais on se pose la question pour leur santé. Pour leur avenir. »
Les exigences du collectif BitcherLand'Air sont claires et répétées : respect strict des engagements initiaux, à savoir portes closes en permanence et zéro émission de poussières à l'extérieur du bâtiment. Des engagements qui figuraient dans les accords d'implantation, mais dont le respect est aujourd'hui mis en cause par les riverains, les autorités elles-mêmes et la justice administrative.
« On se bat pour la forêt qui nous entoure, pour le ruisseau, pour les animaux, et pour notre santé et celle de nos enfants », résume Carole Metz. « Parce que ces poussières, on ne sait toujours pas exactement ce qu'elles contiennent. »
Le dossier est désormais entre les mains de la préfecture de Moselle, sous injonction judiciaire. La réponse de l'État est attendue d'ici l'été 2026.